Éditorial
Ce numéro 35 de la revue Cliopsy que vous allez lire est composé d’articles qui nous sont parvenus en dehors des réponses aux appels à contributions pour des dossiers. C’est donc un numéro Varia, en attendant que nous nous retrouvions pour le prochain Congrès international d’actualité de la clinique d’orientation psychanalytique en éducation et formation, le VIIe, qui se déroulera les 26 et 27 juin prochains à l’université Paris Cité.
Avec son article intitulé Accueillir, rencontrer, soutenir : trois gestes pour une pédagogie clinique, Pascal Docquiert décline des éléments de sa pratique d’enseignant de français exerçant dans des dispositifs scolaires implantés en pédopsychiatrie en Belgique. Afin d’éviter de reproduire les exigences normatives qui guettent l’école à l’hôpital, l’auteur propose une démarche reposant sur la manière dont l’enseignant·e, pris dans la rencontre, peut accueillir un symptôme et l’utiliser comme point d’appui subjectif afin d’ouvrir un espace où les adolescent·es en souffrance psychique peuvent réinventer leur rapport au savoir. Des situations viennent illustrer cette démarche et souligner à quel point il est nécessaire d’avoir une posture clinique attentive à la singularité afin de mettre en pratique ce qu’il nomme une « pédagogie clinique ».
Tout au long des années de sa pratique en tant que psychologue clinicienne à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), Catherine Pfister a rencontré des adolescent·es pris·es dans des répétitions actées qui provoquaient leur renvoi de foyer en foyer et pour lesquel·les aucun soin n’arrivait à se mettre en place. Dans son article – Quelle relance de l’élaboration pour retrouver une disponibilité pour les apprentissages ? Recherche auprès d’adolescents carencés et traumatisés, hébergés dans des foyers de l’Aide Sociale à l’Enfance –, elle interroge ce qui peut amener ces adolescent·es à manifester parfois soudainement des progrès sur le plan psychique les amenant à reprendre leurs études et à développer une meilleure qualité de lien avec les équipes éducatives.
À partir d’une recherche portant sur le « faire équipe » dans cinq établissements scolaires alternatifs français et la mise en place de ce qu’elle appelle un « entretien à médiation en groupe », Sandrine Benasé-Rebeyrol propose une réflexion sur les effets produits par un dispositif clinique de recherche utilisant un médiat. Avec son article intitulé L’élaboration d’une photo au cœur d’un dispositif clinique de recherche. Un médiat révélé et révélateur de liens dans le cadre d’une « clinique de la reliance », elle montre notamment comment une photo à imaginer par une équipe s’est révélée être un médiat, lui-même révélateur de multiples liens. Ce qui la conduit à concevoir ce qu’elle appelle une « clinique de la reliance ».
Laetitia Audin a proposé à une étudiante en soins infirmiers de s’adonner à un jeu vidéo mettant en scène un avatar travaillant dans un hôpital, puis d’expliciter son vécu après trois semaines d’utilisation de ce jeu. Elle voulait ainsi éclairer le rapport qu’il est possible d’établir entre ce jeu vidéo de simulation du prendre soin dans un univers virtuel et le prendre soin que l’étudiante élabore lors de sa pratique soignante. Dans l’article intitulé Les Sims : l’expérimentation d’un caring vidéoludique propice à l’émergence d’un soi professionnel-infirmier, elle relate ce qu’elle a perçu des processus psychiques mis en œuvre par la pratique du jeu vidéo et se demande dans quelle mesure la pratique de tels jeux pourrait contribuer à l’élaboration du soi professionnel des futur·es infirmiers et infirmières.
Avec son article intitulé Nouvelle question sexuelle adolescente et injonction sociale à l’autodétermination, Laurence Gavarini propose une réflexion critique sur la transidentité à l’adolescence en l’inscrivant dans une analyse des transformations contemporaines du rapport au temps, à l’identité et au corps. Aux injonctions actuelles d’anticipation et d’autodétermination, elle oppose la notion de moratoire, entendue comme nécessité d’une suspension du temps subjectif durant cette période de remaniements psychiques propre à l’expérience adolescente. Elle analyse aussi l’articulation entre demande individuelle et offre biomédicale et souligne le risque d’une réponse médicale précipitée à des conflits identificatoires propres à l’adolescence. Ce qui la conduit à considérer la transidentité comme une figure emblématique de la dramaturgie adolescente contemporaine, révélatrice des tensions entre subjectivation, normes sociales et quête d’émancipation.
À la suite de ces différents articles, les lecteurs et les lectrices trouveront une transcription de l’échange public mené le 7 décembre 2024 par Patrick Geffard et Françoise Bréant avec Roland Gori – professeur honoraire de psychopathologie clinique et psychanalyste – dans le cadre des rencontres périodiquement organisées par l’association Cliopsy.
Après avoir retracé son parcours de chercheur qui le conduit, à la suite de sa découverte des travaux de Winnicott, de la validité des critères linguistiques en psychologie clinique – sa première thèse sous la direction de Didier Anzieu – vers une conception de la parole comme acte pulsionnel et symbolique, Roland Gori développe une critique du modèle gestionnaire néolibéral qui prolétarise les métiers du lien – médecins, enseignants, travailleurs sociaux, juges… – en leur imposant des normes importées du monde de l’entreprise, ce qui dépossède les professionnel·les de leur éthique et de leur créativité. Il rappelle que c’est cette conviction qui l’a conduit à co-initier l’Appel des appels en 2008. Dénonçant la colonisation des esprits par les algorithmes et le calcul, il pointe alors le fait que nos sociétés sont passées de la parole – condition de la démocratie – à l’information, entendue comme système de contrôle, et conclut en redoutant que nous nous acheminions vers la forme de nouveaux « techno-fascismes ».
La rubrique « Reprises » est consacrée dans ce numéro-ci à Madeleine Natanson dont nous republions l’article intitulé La dimension psychanalytique dans un groupe de formation, texte paru en 1986 dans le numéro 65 de la revue Études psychothérapiques.
Claudine Blanchard-Laville introduit cet article en retraçant le parcours de Madeleine Natanson, psychanalyste et psychothérapeute française, dont les travaux universitaires sont essentiellement inspirés par sa pratique clinique et pédagogique auprès de publics très divers : elle est en effet reconnue pour ses travaux pionniers sur l’enfance handicapée, l’adolescence et l’éducation, et pour avoir développé des cures psychanalytiques destinées aux enfants trisomiques. C’est l’occasion pour Claudine Blanchard-Laville de reconnaître que ce travail l’a sans doute inspirée à son insu – en particulier dans l’écriture de son ouvrage Au risque d’enseigner (2013) – du fait que de nombreux éléments proposés par Madeleine Natanson rejoignent les propositions actuelles qu’elle met en œuvre pour les professionnel·les des métiers du lien dans les groupes d’analyse clinique des pratiques professionnelles qu’elle anime.
Tout en affirmant qu’il est nécessaire de distinguer champ pédagogique et champ analytique, Madeleine Natanson avance en effet, dans son petit texte, comment la psychanalyse peut soutenir la formation des éducateurs, des enseignants et des travailleurs sociaux à travers un dispositif de groupe inspiré des groupes Balint. Pour elle, un tel groupe est d’abord un « lieu pour dire » dans un cadre « d’écoute active » et sa dynamique l’entraîne vers le passage d’une sorte de tribunal à une famille solidaire et chaleureuse, ce qui lui permet d’accéder à l’étape du deuil des figures idéales (enfant, élève, éducateur imaginaires) permettant de faire une place à l’enfant réel et à « l’éducateur vrai ».
Ce numéro 35 se termine par la recension de l’ouvrage publié sous la direction de Frédérique-Marie Prot, Psychanalyse et éducation. Questions à Mireille Cifali, rédigée par Bernard Pechberty.
Enfin, avant les résumés des articles, viennent clore ce numéro : la présentation de l’HDR de Marc Guignard (Contribution à une approche clinique des pratiques enseignantes) et celles de deux thèses, l’une de Laurent Ratazy (Le « self » professionnel de l’éducateur et de l’éducatrice de la Protection Judiciaire de la Jeunesse à l’épreuve de son environnement institutionnel. Une approche clinique de la pratique professionnelle) et l’autre de Sandrine Jullien-Villemont (La formation des étudiant∙es en soins infirmiers : une adolescence professionnelle ? Approche clinique d’orientation psychanalytique).
Bonne lecture,
Louis-Marie Bossard


